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Laïcité au Québec, les enjeux individuels de la loi 21 par Lefabson Sully

« Ça fait partie de ma pratique, ça fait partie de moi en tant que femme musulmane »

(Jeune femme musulmane témoignant son désarroi)


Dans cet article, je vais vous guider afin qu'après la lecture vous soyez en mesure de répondre à la question suivante : Qu’est-ce qui fait de la laïcité un débat sur l’individu? Dans le quotidien des citoyens, comment les décisions prises en lien avec la loi 21 affectent-elles la société et surtout les individus? » "


Au Québec, le débat sur la laïcité est transversal car il touche la société et les individus à des aspects multiples comme religieux, social, moral et éthique. Je suis intéressé à ce débat en raison que je suis moi-même croyant, j’ai déjà produit des réflexions sur la religion et la laïcité dans le contexte du christianisme en plus, la loi 21 engendre beaucoup d'enjeux qui viennent me chercher.



L'expérience individuelle des gens ciblés par la loi 21

Dans une perspective phénoménologique, pour comprendre le social il faut partir par l’expérience (Dubet) ou des vécues (Schultz). La notion d’expérience individuelle nous permet de comprendre le monde en analysant l’expérience de l’individu.


Selon les sociologues qui prônent cette approche de cadrage, les gens doivent faire eux-mêmes leurs choix, ils doivent s’organiser pour comprendre le monde. Dans la perspective de l’expérience individuelle, les principes qui guident l’organisation sociale nous permettent de comprendre le monde social par le monde vécu.


L’expérience est un concept à plusieurs connotations, cependant en sociologie elle devient paradigmatique et elle est essentielle pour la sociologie du futur. Il est de plus en plus complexe de partir de la société pour comprendre certains phénomènes sociaux dont la laïcité.

Car, en dépit que les pratiques religieuses sont des pratiques collectives, la foi est une conviction personnelle qui nécessite une prise de décision individuelle.

Autrement, quand des entrepreneurs de moral au Québec décident que la société soit laïque, il ne s’agit pas des arbres, des plantes, des bâtiments qui vont l’appliquer mais des individus qui doivent accepter de mettre en œuvre les principes de cette dite laïcité.


Société ou un ensemble d'individus...

On peut se demander qu’est-ce que c’est la société sans les individus. On pouvait même dire que la société et les institutions n’existent pas mais un ensemble d’individus qui tentent de s’accorder à un certain niveau. Voilà pourquoi, des sociologues comme Mead et Simmel vont jusqu’à dire que la société apparait entre les individus donc dans les interactions entre les individus.


Peter Berger pour sa part voit la société comme un ensemble de relations, selon lui le social est une forme d’orientation des actions individuelles. Alors, la façon dont on vit nos manières les uns envers les autres va créer une permanence et cette permanence est la société.


Partant de ce point de vue, nous pouvons affirmer que le débat sur la laïcité est loin d’être uniquement un débat sur la société. Donc il est aussi un débat individuel.

Les enjeux autour de la laïcité au Québec ont beaucoup de conséquences individuelles. D’abord nous pouvons parler d’Inégalités sociales à travers des gens qui vont se retrouver sans emplois ou qui doivent choisir une autre carrière professionnelle en raison de leur foi religieuse.


Ou encore des enseignantes qui n’auront plus le droit de changer de commission scolaire ou de quartier sous peine qu’elles ne pourront plus réintégrer le système scolaire. Imaginer un instant les conséquences sur la vie de Anna, cette enseignante musulmane qui est locataire et qui veut s’acheter une maison. Elle va devoir l’acheter dans le quartier où se trouve son employeur (à savoir la commission scolaire pour laquelle elle travaille) quel que soit le cout ou les conditions sociales, ou bien elle va devoir travailler dans des écoles privées ou encore elle va devoir laisser la carrière d’enseignante ce qui va lui couter toutes ses années d’expériences et qui va lui faire perdre sa qualification pour le crédit en recommençant un nouvel emploi.


Tout cela juste parce que Anna porte un voile!


Ensuite, les enjeux sur la laïcité créent des problèmes d’intégration sociale. La société se retrouve avec des gens qui aiment le Québec, qui travaillent pour sa prospérité, qui connaissent les normes mais qui ne sont pas en mesure de les intégrer.


Enfin, les enjeux sur la laïcité créent des exclusions sociales. La religion est pour le croyant un marqueur privilégié d’identité. Le croyant s’identifie par sa foi, ses pratiques religieuses, ses symboles et ses signes religieux. Vouloir détacher brutalement l’individu de ses symboles ou ses signes sans que cela ne pose pas un danger pour la collectivité, peut mettre ce dernier dans un état de déséquilibre, il peut perdre tout sens d’affiliation à cette société. En plus, dans les sociétés modernes, la reconnaissance est cruciale pour la création identitaire en passant par une quête de valorisation personnelle.


Voici un extrait d’un reportage paru en novembre 2020 sur le site du journal La presse.

« Vêtue d’un hijab noir, l’enseignante Ichrak Nourel Ak a détaillé au juge Marc-André Blanchard ses convictions religieuses et les conséquences de la loi sur sa nouvelle carrière d’enseignante. La jeune femme à l’origine de la contestation judiciaire a martelé qu’il lui était « inconcevable » d’enlever son hijab pour travailler. « Ça fait partie de ma pratique, ça fait partie de moi en tant que femme musulmane », a déclaré la figure de proue de la contestation. Fraîchement diplômée du baccalauréat en enseignement à l’Université de Montréal, Ichrak Nourel Ak a dû se résoudre à pratiquer son métier dans une école privée cette année, puisqu’il lui est interdit d’enseigner au public avec un hijab. Pourtant, déplore-t-elle, elle a étudié toute sa vie dans des écoles publiques montréalaises. « Ça me fait sentir exclue de la société québécoise. Je suis une femme musulmane, mais je suis aussi une citoyenne québécoise. Je me sens à part… je me sens vraiment exclue », a-t-elle déploré. »



En conclusion, nous avons vu qu’on peut construire une représentation organisée de la vie sociale sans commencer par la société, c’est-à-dire en commençant par l’individu. Je vous le dis, la laïcité n’est pas juste une question de société mais aussi une question d’individu.


Les enjeux sur la laïcité touchent beaucoup d’aspects de la vie de l’individu, ils peuvent influencer négativement le lien citoyen de l’individu donc son rapport avec l’autre où il se questionne s’il compte vraiment aux yeux de l’autre. Puisque que les liens de citoyenneté ont une dimension politique, donc ils prennent parfois la forme des mouvements sociaux. Nous allons comprendre tout de suite pourquoi les gens qui sont touchés par la loi 21 peuvent se mettre en colère collectivement pour protester contre cette loi qui les indignent à longueur de journée. Ou à l’inverse, nous savons que l’indignation peut se transformer en humiliation qui finalement se transforme en isolement.


Le gouvernement comme entreprise de morale n’a qu’une logique d’action, imposer un ensemble de normes que les gens doivent s’efforcer d’intégrer, donc il veut faire fondre toute expérience individuelle dans le monde social.


En ce sens, pour citer François Dubet, la société est « perçue comme un système de domination s'opposant à l'autoréalisation des acteurs : on parle alors d'aliénation, de réification, d'absence de reconnaissance comme autant de coupures entre l'acteur et le système. L'acteur social n'est jamais un sujet « réel », mais il est défini par son désir d'être le sujet de sa vie bien qu'il n'y parvienne jamais totalement. »


En tout cas, les problèmes de liens sociaux prennent généralement naissance dans les expériences individuelles et ils sont aussi des problèmes d’inégalités sociales. Si l’État prétend garantir la liberté individuelle, nous pouvons nous demander de quelle liberté s’agit-il? La liberté individuelle offerte par l’État ne garantit pas la participation consciente de l’individu dans les décisions qui lui concernent. ( Mc All, 2009).


Il y a une sorte de pratique discursive qui fait de l’individu une cible d’intervention continue jusqu’à ce que l’État bienveillant prenne toutes sortes de décisions sous prétexte de vouloir le protéger.


Lefabson Sully, Directeur Général Québec Inclusif

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Bibliographie

Dubet, F. (2017). V. L’expérience sociale. Dans : François Dubet éd., L'expérience sociologique (pp. 91-114). Paris: La Découverte.


McAll, C. (2009). De l’individu et de sa liberté. Sociologie et sociétés, 41 (1), 177–194

Paugam, S. (2008). Le Lien social. Paris: PUF.



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